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Antoine de Bary,
artmaker et historien
de l'aventure individuelle
Que dire après
un tel titre ?
On peut se demander, indépendamment de la question
de savoir ce que peut être, aujourd'hui, un artmaker,
tel que je l'ai défini dans mon Manifeste de la
poésie vécue, par rapport à la prolifique
existence des non-artistes, qui méritent le même
respect que tout individu qui éprouve le besoin de
s'exprimer par tous les moyens à sa disposition.
On reproche aisément
aux artistes actuels de s'auto-proclamer, de plus en plus
souvent, comme tels.
Ce reproche, de type moralisateur, sert aujourd'hui d'argument
contre toutes les formes d'avant-garde.
Il est vrai que personne n'a encore songé à
s'auto-proclamer non-artiste, à part quelques
créateurs, de plus en plus rares, qui osent se séparer
d'une communauté artistique exponentielle en refusant
de s'identifier à ces n'importe-quoiistes
qui s'affirment peintres, sculpteurs, maintenant environnementistes
ou conceptuels, dès qu'ils s'ennuient un peu trop et
commencent à barbouiller des couleurs sur de la toile,
à prendre gravement des notes et des photos, ou à
poser sur le sol, dans les airs ou sur les murs, absolument
n'importe quoi : des branches, des planches, des cailloux,
des fils, du charbon, du sable ou du fumier : toutes sortes
de matériaux qui pourraient, en effet, pourquoi pas,
donner sens à quelque chose d'autre, si la
question même du sens de ce qu'ils font les effleuraient
quelque peu.
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Tout se réduit,
dans l'ignorance ou le refus du sens, au fait qu'il semble
maintenant suffire d'exposer un crayon, un stylo, une gomme,
une truelle, une règle, quelques rames de papier ou
quelques sacs de ciment pour que l'intention de s'en servir
- sans dire pourquoi, et même en prétendant
dire pourquoi - de la part de n'importe quel individu
ignorant un tant soit peu « narcissique » lui
permette de revendiquer, avec force, fierté et d'apparentes
raisons, son appartenance à l'histoire de l'art - je
ne dis pas moderne, mais, comme le disent tous les gens qui
dénient aujourd'hui toute espèce de sens à
l'histoire, contemporain.
Antoine de Bary, qui
semble considérer sa propre existence comme un moyen
d'expression individuelle autonome et dont le travail d'artmaker
consiste à lutter contre la fuite du temps et les limites
de l'espace individuel, relève-t-il de cette catégorie
d'individus plus ou moins consciemment nihilistes ?
Je ne pense pas. Au contraire : chacune de ses séries
annuelles de collages quotidiens, dont l'accumulation fait
songer, en plus riche et plus surprenant, à la célèbre
série de tableaux d'On Kawara, dresse des stèles
votives contre sa propre disparition. Toute son oeuvre participe
d'une opération magique destinée à sauvegarder
la mémoire - et pas seulement la sienne -, comme si
il n'y avait aujourd'hui rien de plus urgent que de s'armer
en guerre contre l'isolement, le chaos et la mort, ce en quoi
il me paraît difficile de lui donner tort.
Partisan
d'une nouvelle « esthétique du divers »,
qui renouvelle sur le territoire européen ce que Victor
Segalen a tenté de conceptualiser à partir de
ses voyages dans le Pacifique et en Extrême-Orient,
Antoine de Bary traite chacune des cartes postales, chacune
des photographies, chacune des feuilles de calendrier, chacune
des images astrologiques ou mythologiques qu'il agence dans
ses collages comme le fragment d'un immense puzzle à
reconstituer, qui pourrait fort bien se confondre, dans son
esprit, avec une nouvelle carte de l'univers, conçue
par un nouveau Galilée.
Il lutte donc, éléments du puzzle en main, avec
acharnement, humour et méthode, contre sa propre incapacité
à penser la totalité psycho-physique du monde.
Une entreprise utopique
aussi démesurée, donc exceptionnelle, m'est
autant plus fraternelle que j'y reconnais non seulement quelques
unes de mes propres ambitions, quelques unes de mes propres
prétentions à l'exceptionnalité et à
l'extravagance, mais une sorte de repère symbolique
dans le cacophonique encombrement des oeuvres d'art à
l'intérieur d'une civilisation qui tend, dans sa propre
expansion technique, sa propre entropie intellectuelle, à
faire voler en éclats tous les systèmes de valeurs
anciens, contemporains et futurs.
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Pour l'aider à
tenir contre toutes les indifférences, toutes les fausses
adhésions, tous les malentendus dont son travail de
cataloguiste du hasard et de correspondant perpétuel
peut devenir l'objet, je me permettrai cependant de lui donner
quelques conseils en guise de talismans :
 
Premièrement
: à une époque où les jugements
de valeur se confondent absurdement avec les constats de succès
économique à plus ou moins court terme, il faut
non seulement se créer une éthique au moins
aussi indépendante que l'ironie d'affirmation de Marcel
Duchamp - ne jamais oublier les exemples d'individualisme
révolutionnaire qu'il a donnés par son refus
de toute production systématique -, mais faire en sorte
de la dépasser par une absence volontaire de jugement
négatif ou positif, à l'égard de tout
ce qui peut se présenter sous le masque de l'art, de
l'anti-art ou du non-art.
Deuxièmement
: considérer se propre conscience comme une
ouverture de l'être à toutes les manifestations
de l'existence, un pont entre toutes les singularités
des êtres, des groupes sociaux, des religions et des
choses.
Faire ainsi preuve de la plus grande cohérence éthique
possible, en toutes les occasions où la puissance répressive
des forces sociales de l'économie mondiale se déchaîne,
par le mépris et l'arbitraire, contre toutes les manifestations
de l'esprit de rébellion qui, contrairement à
ce que l'on croit et prophétise, ne cesseront de se
multiplier dans les vingt années à venir dans
le monde entier.
Troisièmement
: continuer comme il le fait à voyager un
peu partout et de planter derrière son passage, en
cadeau, une sorte de totem de la mémoire, tout particulièrement
en Chine, en Corée et au Japon, et, si possible, aux
abords des deux pôles de la terre et dans tous les déserts,
pour renforcer, à chaque rencontre, le nouveau réseau
des relations réelles entre les hommes, leurs connivences
et leurs points communs, que j'ai appelé, par défi
à l'ordre technique international, le réseau
Externet.
  
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texte
: Alain Jouffroy - photographies
: Marc Rapillard, André Morain
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