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Antoine hors-les-murs
Il venait de franchir le cap fatidique des trente-trois ans quand il décida de sortir des murs... de son atelier.
S'interrogeait-il sur la « fin de la peinture », telle que la prônait un Élie Faure dès 1920 ? sur les fins de la peinture ? Dans le flux des remises en question d'un certain mai 1968 dont il faudra bien un jour mesurer les véritables effets, s'interrogeait-il sur l'utilité de l'artiste dans la société ? Il y avait tellement de murs à briser...
Antoine fit son salut à la galerie et prit son bâton de pélerin, sur une route qui, dans un premier temps, devait le conduire du trou des Halles au « trou » du Creusot.
S'il n'avait pu en effet sauver les Halles, - mais c'était aussi sa première aventure collective, si l'on veut bien mettre entre parenthèses ses tribulations militaires -, peut-être allait-il pouvoir contribuer à sauver un certain patrimoine.
Le Creusot, un lieu non moins hautement symbolique, puisqu'il vit naître notre fameuse « société industrielle », lieu précisément choisi pour y créer le premier écomusée de France, sous le patronage de Georges-Henri Rivière.
Il y avait là des modèles qui risquaient de finir en bois de chauffage... il fallait intervenir. Un matériau servi sur un plateau pour qui était prêt à tâter de la sculpture, et comme on parlait par ailleurs, dans de savants colloques, de réappropriation, il suffisait de les livrer à la ville, de les offrir, de les rendre à sa population, ne seraitce que pour remplacer le sinistre marteau-pilon, monuments aux morts du travail.
Le Symposium de sculpture fut un beau rêve. Mais ce foyer de mémoire collective n'avait pas encore, pour Antoine de Bary, étalé toutes ses cartes.
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C'est une commande qui allait lui donner l'occasion d'un tout autre type d'expérience.
En 1974, Gérard Thurnauer mettait à sa disposition l'entrée du cinéma de la station de sport d'hiver de La Foux d'Allos (Alpes de Haute-Provence).
Un mur entier, où non seulement Antoine de Bary allait pouvoir se livrer à sa passion du collage, un mur où il allait involontairement redonner tout son sens à la célèbre allégorie platonicienne de la caverne (où sont les apparences ? où est le réel?), un mur enfin où il allait pouvoir offrir au public un bien que lesdits spécialistes tendent à trop conserver par devers eux.
Et un mur ne suffisait pas. Il devait donner naissance à un livre - où, en regard de ses images, je me livrais personnellement à un identique jeu-montage de textes -, à une exposition nomade, à partir des cinquante-quatre panneaux originaux, et à un autre mur, retour aux Halles !
Et Antoine de Bary aurait souhaité d'autres murs, que son initiative fasse tâche d'huile, tout comme l'I.N.A., un moment, avait envisagé d'autres commandes du même type.
Puis ce fut La rupture.
Une expérience qui mit cinq ans à mûrir.
Au départ, un simple, mais peu banal paquet de fiches découvertes chez un brocanteur : les fiches d'identité du « personnel indigène » de l'empire « Schneidre » comme on dit localement.
Tourbillon de questions. La voilà la belle France, terre d'asile, qui au surplus a fait tourner ses usines pour livrer des armes à ses propres ennemis. La voilà la « Civilisation » qui s'est toujours nourrie du mouvement et du mixage des peuples et qui, à son prétendu sommet, fait de l'exclusion sa loi morale et pratique la déportation de la façon la plus impitoyable que l'on n'ait jamais vue de toute son histoire.
Plus intimement : « étrangers sur terre », dit le poète, ne sommes-nous pas tous des immigrés dans notre propre société ? ne sommes-nous pas tous conduits à un moment ou à un autre de notre vie à des ruptures ? les avons-nous réellement choisies ? comment les dépasser, les assumer, continuer à vivre... librement?
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À partir de ces simples cartes, et d'une de ces incroyables baraques Algéco... Antoine de Bary reconstruit donc un univers, pour que voient ceux qui ne veulent pas voir. Un exemple de cercle vicieux que je ne puis me retenir de vous citer : vous connaissiez déjà Le mandat de Sembène Ousmane, eh bien maintenant, ça n'est plus du théâtre.
« Art. 1 - La carte de séjour, de durée variable, est nécessaire pour obtenir la carte de travail.
Art. 2 - La carte de travail est nécessaire pour pouvoir travailler.
Art. 3 - Le travail est nécessaire pour que soit renouvelée la carte de séjour. » CQFD. Et bien sûr, tu continueras à travailler à la sueur de ton front !
Antoine de Bary ne veut pas rester seul dans ses interrogations. Il s'entoure, notamment, de Jean Genet, Tahar ben Jelloun, Serge Moscovici, Abdellatif Laabi, pour dresser un catalogue. Et il ne vas pas hésiter à frapper à toutes les portes, à celles toutefois qui veulent bien s'ouvrir, pour faire tourner son exposition. Seront ainsi partie prenante : le ministère de la Culture, le ministère du Temps libre, la DRAC Franche Comté-Bourgogne, le CCI, la Maison de la Culture de Chalon s/Saône, le CAC du Creusot, le CAC de Montbéliard.
Tout ne se déroulera pas sans quelques passes d'armes (notamment à Dreux...), mais Antoine de Bary drainera sur sa route d'autres initiatives qui viendront renforcer son « propos », telles l'exposition « Femmes algériennes » de Marc Garanger, de « Peintres arabes contemporains » sous l'égide de la galerie Faris, souvent agrémentées de projections de films et de passages de chanteurs de toutes nationalités.
La question, nettement formulée par Serge Moscovici était claire : « Pourquoi cette évolution de l'étranger doit-elle s'accomplir malgré vous au lieu de s'accomplir avec vous ? ». Dans le langage d'Antoine de Bary : « Les différences s'ajoutent et ne se soustraient pas ». Antoine de Bary attendait le relais. La chaîne de solidarité dura un temps, un temps seulement...
Ce qui était clair, c'est qu'il n'y avait pas de rupture sans risque. Antoine de Bary de porter alors le risque à son plus haut sommet, et ce sera « Le Diable blanc avec le soleil du dernier terrain vague ».

« L'homme, dit Nietzsche dans son Zarathoustra, est une corde tendue entre l'animal et le surhumain - une corde par dessus un abîme. » En rendant hommage à Michel Brachet, dit le Diable Blanc, Antoine de Bary va dresser un monument, gigantesque écran-photo-montage, à la gloire de tous les danseurs de corde, funambules, fil-de-feristes. N'a-t-on pas la preuve que là où est le plus grand risque est aussi la plus grande sécurité? Et quelle discipline de vie !
Là encore Antoine de Bary s'entoure, notamment de Philippe Petit, Gilbert Lascault, le professeur Jean-Paul Binet, pour nourrir ses réflexions. Et il parviendra à mobiliser pour son projet la Fondation Claude-Nicolas Ledoux, la Saline royale d'Arc-et-Senans, le CAC de Mâcon, le CAC de Marne-laVallée, la DRAC Bourgogne, la DRAC Centre.
Le message a-t-il été bien perçu? A-t-on appris à voir ce que donnait la société vue d'en haut? Que chacun s'emploie à mieux gouverner sa vie, Antoine de Bary croit ne plus pouvoir dire mieux.
Sans se retirer dans le désert, et après cette considérable dépense d'énergie pour chaque fois essayer de convaincre sans pouvoir réellement mesurer les résultats, au terme de quoi il finissait par risquer la totale dispersion, Antoine de Bary prend apparemment une position de repli. Mais s'il se réattelle à son oeuvre personnelle, il va aussi partir planter des mâts, et aux quatre coins du monde.
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Une rencontre de hasard, comme toutes les rencontres quand elles se révèlent heureuses, celle d'Alpha Oumar Komaré, à ce moment simple responsable de la Coopérative culturelle de Jamana au Mali (aujourd'hui son officiel président).
La Coopérative disposait déjà d'une maison d'édition, d'un centre de documentation, d'une galerie ; Alpha Oumar Komaré lui offre d'ouvrir un atelier.
Pas question pour Antoine de Bary de plier ses « élèves » à la discipline et aux modèles occidentaux - il sait ce que l'École a pu peser pour lui-même. Et voilà l'occasion concrète de faire se réaliser cette réappropriation par chacun de sa propre culture.
OEuvreacte symbolique sous son instigation qui en sera le fruit, les mâts, « mâts pour les oasis », qu'Antoine de Bary va faire pousser donc au Mali (à Bamako), puis au Québec (à Saint-Hilaire de Dorset) et dont il espère bien couvrir la vieille Europe : après Molinos, en Espagne, sont en projet des mâts en Allemagne (Brême), en Pologne (à Cracovie), en France - enfin ! - (à Ouroux-en-Morvan).
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Des mâts qui s'accompagneront chaque fois aussi d'un livre - une autre façon de fixer la mémoire -, livres peu ordinaires, plutôt boîte à oeuvres, avec mode d'emploi et surtout matériaux spécifiques.
Il n'est pas besoin de s'appesantir sur l'évidente signification culturelle de ces mâts, et il s'agit bien chaque fois de resolidariser un groupe, hélas aujourd'hui précisément dé-culturé, que ce soit au Sud ou au Nord, à l'Est comme à l'Ouest - toujours les ravages de ladite « civilisation occidentale » -, autour d'un lieu symboliquement marqué par le plus simple et sans doute le plus ancien des signes d'identification (et donc de reconnaissance) de l'espace.
Mais Antoine de Bary vise aussi plus haut, se référant notamment à un spécialiste des doctrines ésotériques de l'Islam, Titus Burckhardt.
Nous reprenons sa citation-clé : « Nous pouvons ici nous référer à l'image selon laquelle les différentes voies traditionnelles sont comme les rayons d'un cercle, qui s'unissent dans un seul point : dans la mesure où les rayons se rapprochent du centre, ils se rapprochent aussi les uns des autres ; cependant, ils ne coïncident jamais, sauf au centre, où ils cessent d'être des rayons »
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Il aurait tout aussi bien pu se référer à Pascal, avec cette étrange définition de Dieu - qui pour le coup a tout l'air d'y perdre sa majuscule : « un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part »...
Mais ce mât résume aussi pour Antoine cette incompressible équation solitaire = solidaire, solitude = solidarité.
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