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Petit dictionnaire des idées non encore
reçues sur la peinture d'Antoine de Bary, destiné
à l'éducation des amateurs, écoliers
et autres amoureux de l'art qui résistent aux poussées
telluriques qui exposent l'époque à vivre
sous la menace de la mort de l'art.
Antoine de Bary est un artiste aux multiples facettes :
peintre (il a appris avec Gromaire), sculpteur, graveur,
installateur (je pense à la superbe mise en scène
réalisée au musée de Fresnes en 1988,
avec l'ordonnancement et la parodie d'un procès à
la Kafka), organisateur d'expositions engagées (l'immigration),
et de commandes (les Mâts), fabricant de boîtes
secrètes, colleur quotidien d'images de calendriers
annuels...
Rendre compte de sa peinture seulement est donc une gageure.
Je propose un décryptage simple comme Flaubert les
aimait. Mais le dictionnaire de la peinture d'Antoine de
Bary ne prétend pas être autre chose qu'un
glossaire, et les idées n'y sont pas « reçues
», elles y sont la source d'un art aux formes multiples.
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Série
: Antoine de Bary est un artiste sériel.
Il ne peut aborder un sujet de peinture sans le traiter sous
de multiples aspects, compositions, couleurs... jusqu'à
en épuiser en quelque sorte la substance et la richesse.
Ainsi des séries sur les masques, Sarajevo, solitaire-solidaire,
le sourire du, Tao... Un art qui dès lors relèverait
de l'édition et du multiple comme s'y est déjà
livré l'artiste.
Grattage :
soit une toile d'une série. Elle est soigneusement
enduite, puis peinte dans l'une des couleurs ou des formes
qui constituent la variation du thème traité.
Est-ce par un refus de la plénitude peinte, ou par
la volonté de laisser une marque semblable à
une griffure sur la toile, ou de signer la peinture par une
action d'enlèvement de la matière?
Antoine de Bary achève son travail en le grattant.
Pris par une forme aiguë de démangeaison, dès
lors que s'achève le travail de peinture, il engage
une entreprise de grattage.
Est-ce par réaction contre la quiétude des bonnes
consciences contemporaines? Ou contre les limites d'expression
de la « peinture-peinture » ? Il a besoin de gratter.
De là, des sortes d'idéogrammes bien reconnaissables.
Un geste qui peut vouloir dire chez cet artiste perpétuellement
insatisfait, qu'il faut chercher le sens au-delà de
la peinture, comme on gratte le givre sur la vitre pour mieux
voir. Antoine de Bary nous le signifie en étant tour
à tour, sculpteur, peintre, « installateur »,
assembleur, collectionneur, colleur...
Il est aussi un artiste « gratteur ».
Peinture sur bois : à
Chaudenay, où il réside le plus souvent, dans
cette Bourgogne vineuse qui fait suinter sa culture si ancienne
au fil de ses vignes et de ses crus, Antoine de Bary a récupéré
des formes en bois utilisées au Creusot pour fondre
autrefois des pièces de métal.
Belle époque où le sidérurgiste avait
besoin de l'aide de l'ébéniste pour mouler une
pièce. Il les assemble dans des boîtes qui sont
aussi des encadrements, et les peint en sorte de paysages
abstraits qui sont déterminés par le croisement
du savoir-faire de ces artistes anonymes qu'étaient
les mouleurs/ébénistes du Creusot, et de son
travail d'artiste d'aujourd'hui.
Une forme de modestie, et d'hommage rendu à tous ces
artistes inconnus, artistes malgré eux, qui ont transmis
leur art de sculpter les pierres des églises romanes
à leurs descendants requis par la grande industrie...
Mali : Antoine
de Bary est un habitué du Mali. Il y a réalisé
en 1990 le premier mât d'une série qui se veut
de tous les pays : projet international qui tend à
associer divers pays à ces réalisations avec
le concours des populations directement concernées.
Antoine de Bary, qui n'est à l'aise que dans la transgression
des frontières, devient ainsi une sorte de chef de
projet, d'animateur, de « conservateur de musée
»... Ce qui le motive dans ce projet que l'on pourrait
qualifier « d'art sociologique », c'est de réunir,
de révéler la créativité de personnes
qui ne sont pas des artistes au sens traditionnel du terme,
comme il révèle le travail des modeleurs du
Creusot. De même, dans sa recherche sur les masques,
révéler est pour lui une sorte d'exigence profonde
qui le pousse à peindre.
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Au Mali, l'intelligente
beauté de Katoucha provoque le besoin de dédoubler
la série de tableaux qu'il se propose de réaliser
sur le thème de la multitude et de la partition.
Ce
seront en 1995 de grandes toiles appelées Solitaire-solidaire,
qui apparemment abstraites, composées d'une multitudes
de touches colorées semblent ondulées comme
des herbes sous le vent. Elles sont composées de deux
parties, la gauche, avec l'idée de grand nombre figurée
dans la toile carrée, et la droite moitié moins
grande, prise dans le sens de la hauteur, sur un fond identique
laisse deviner une silhouette anthropomorphique.
Comment rassembler
les gens en dépit des menaces de partition qui les
séparent les uns des autres et de nous en particulier?
C'est par la bonne compréhension de ce qui manque que
l'autre peut jouer un rôle de complémentaire,
qui est aux sources de la solidarité. Dix toiles sur
des rythmes colorés différents : grouillent,
comme un essaim de poissons, cela vibre comme une moisson
sous le soleil, cela palpite comme des âmes en mouvement.
Cette série, proche de l'abstraction, n'est en réalité
pas abstraite et elle a un sens : Antoine de Bary est inclassable.
Et c'est pourquoi, sans doute, il fait tant appel au classement.
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Boîtes :
comment cerner la multitude, comment discipliner les séries
? Antoine de Bary est sans cesse sollicité par de
multiples objets. Il les entasse, pensant qu'ils pourront
lui servir un jour. Puis tantôt il les classe dans
des boîtes, tantôt il les colle sur des feuilles.
Il en fût ainsi, pour son exposition sur le phénomène
humain de l'immigration en 1984. Il était sans doute
le premier artiste à s'exprimer clairement sur un
sujet aussi brûlant.
L'artiste est toujours un anticipateur, j'aime bien aussi
le nom de prophète.
Dans la boîte que je garde chez moi, coexiste une
fiche d'identité d'un travailleur étranger,
un grillage métallique quadrillé comme celui
d'un camp d'internement (on dit actuellement rétention),
un fil de fer barbelé et un miroir destiné,
je suppose, à comparer son propre visage à
celui de l'immigré.Le titre de ce « multiple
» est évocateur l'effet miroir de l'immigration.
Toujours cette quête du masque.
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Engagement
: on voit donc qu'Antoine de Bary est un
artiste engagé. Cela n'est plus guère de saison.
Ce n'est pas un artiste pétitionnaire, son engagement
est d'une autre nature : pas de l'instant, ni réactionnel,
mais bien fondamental. Il continue de penser que l'artiste
est non seulement le miroir de la société,
il en est aussi le témoin gênant, car il peut
voir et s'exprimer librement. Ainsi de Sarajevo, ville où
il s'est rendu dans les années 70, sur laquelle il
peint en 1995 une série de toiles avec cette tombe
musulmane qui ressemble à une femme voilée,
le stade de la ville, de sinistre mémoire, avec ses
grillages et son rouge-sang, la nuit blanche de la terreur,
la roue qui se brise sur une tombe : toujours cette omniprésence
de la roue dont les hommes s'ingénient à interdire
le cours normal. Il me dit que pour lui la peinture est
le lieu du silence. Je lui fais remarquer qu'il existe des
silences bruyants, ou au moins lourds et pesants. Il veut
dire sans doute que la peinture est le lieu et le temps
de la pensée en retrait par rapport à l'événement
et l'urgence.
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Masques
: c'est le nom donné à
une série de toiles de couleur sombre, sortes
de portraits réalisés pour le Mali,
des peintures, couleurs de brique, avec des grattages
très graphiques venant se superposer à
la peinture.
Des « masques bâillonnés »
comme il dit lui-même, des sortes de têtes
de Christ aussi, les grattages apportant dans la pâte
douce de la peinture la strie, l'aiguille, l'épine,
qui crient une douleur muette.
Je pense à la réflexion de Malraux
à propos des masques que cherche Picasso dans
sa peinture. |
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Il raconte dans
La Tête d'obsidienne, comment un jour Picasso
lui avait dit : « il faut absolument que je
trouve le masque ».
Et Malraux poursuit : phrase plus claire par le
ton que par les mots. Bien qu'il fût capable
de formules d'une rare force, il exprimait parfois
allusivement sa pensée. Pendant des années,
je l'ai entendu dire, en accentuant les mots : «nommer,
voilà ! En peinture, on ne peut jamais arriver
à nommer les objets ! ». Du moins avait-il
nommé Guernica...
Je pensais à tout ce qu'il avait tiré
jadis du signe émotif. Je supposais qu'il entendait
par « masque », un ensemble plus complexe,
de même nature pourtant : l'accent qu'un grand
style donne au visage humain. « Ça vaudra
la peine, répondis-je. Je crois qu'en quarante
ou cinquante siècles, les artistes n'ont pas
trouvé dix fois ce que vous appelez le masque.
Peut-être, la Mésopotamie ? Certainement
l'Égypte, la Grèce, Rome, pour l'imitation.
- Ça né compte pas.
- La sculpture romane, surtout à la fin ; la
gothique? Celle de la Renaissance peut-être,
mais la peinture est là, et nous ne pouvons
pas parler d'un portrait toscan comme d'un Double
égyptien...
- Quand il y a le portrait, c'est fini.
- Les divinités, tout ça? Déjà
inventé.
- Les tableaux ne regardent pas. Il y a la couleur.
Les peintres vénitiens, espagnols, ils ont
inventé une couleur formidable. Un masque ?
Des effigies, pas plus. Le masque romantique, encore
des effigies.
- Tout dé même, Goya ! et Corot ? Non
: il peint des figures, pas le masque...
Il est mort, conclut Malraux, il n'a pas découvert
le masque. Il a découvert autre chose...
C'est ce que me disent ces toiles harcelantes, avec
la voix de l'inscription de Thèbes : «
Écoute le cortège des morts, avec son
bruit d'abeilles... ».
Il ajoute plus loin : « Le masque africain n'existe
pas, mais c'est lui qui donne leur âme à
tous les masques... le masque qui hantait Picasso
n'existe pas, mais son peuple existe, et c'est lui
qui m'entoure... Quel artiste pourrait trouver le
masque d'une civilisation qui ne connaît pas
ses propres valeurs ? Les tarots n'appellent point
un Masque ordonnateur, ils en gigotent la destruction.
Le dieu des signes négatifs n'est pas un masque
négatif, c'est la négation du Masque.
»
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Je ne sais pas
si Antoine de Bary a découvert le « masque
».
Mais il le cherche invitant ainsi dans son oeuvre, au-delà
des mille visages, comme Fautrier avec ses otages, les
témoins et victimes des injustices du monde.
Si le peintre est celui qui cherche, au-delà
des figures et des portraits, et dans ce que sont les
masques (tragiques) de l'être humain, l'universalité
des signes de ces consciences qui se savent précaires
ici-bas, alors Antoine de Bary est un peintre.
Et son souci de la série n'exprimerait rien d'autre
que cette quête inlassable, à travers les
multiples apparences, de la réalité de
la conscience de l'homme dans son être le plus
tragique. |
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texte : Claude
Mollard - photographies : Laurent
Langlois, André Morain |
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